Horaires
du Vendredi 10 Juillet au Samedi 29 Août 2026, du mardi au dimanche, de 10h à 12h et de 13h45 à 18h15
du Mardi 1er Septembre au Samedi 12 Septembre 2026 du mardi au samedi, de 13h45 à 18h15 et mercredi et samedi de 10h à 12h et de 13h45 à 18h15

 

Je suis un photographe du patrimoine humain. A travers mes voyages je cherche une vision signifiante de mondes et de cultures appelés à disparaître. Je pratique une photographie sociale et documentaire. Je suis intéressé par une réalité que nous ne voyons guère, celle qui est située en dehors des chemins touristiques et des truismes de la modernité dont notre regard est abreuvé.
Au fur et à mesure de mes rencontres et des prises de vues, je construis ma série de portraits comme un film. Je recherche des personnes qui correspondent à ma vision des peuples et des ethnies que je visite.
Je ne fais pas du reportage. Je recherche un accueil, un échange de la part de l’autre, un geste, un regard, une connivence, une complicité. J’interviens dans chaque prise de vue mise en place, construite consciemment avec mon sujet. Je m’applique à faire des images qui parlent d’elles-mêmes. Je travaille en 4×5 inch avec un protocole de prises de vues basé sur la méthodologie propre au grand format : j’utilise une chambre folding sur un pied et l’individu pose. C’est une méthode qui rend impossible le vol des images. Les postures sont hiératiques et comme inspirées des photographies de la fin du XIXe siècle. La différence tient au film que j’utilise, film instantané noir et blanc, positif/négatif qui me permet de restituer l’original de la prise de vue à la personne photographiée tout en conservant le négatif.
Quand je réalise un portrait je m’attache à la signification émotionnelle de l’acte. Construire un portrait, c’est aller vers un inconnu qui incarne une culture. Je capte une certaine réalité à un moment et dans un lieu donnés. L’appareil de prises de vues, à travers ses capacités testimoniales, est l’outil avec lequel je traduis ma vision intime d’un sujet, je fixe la relation photographié/photographiant. Je fais coïncider deux actions en une : la rencontre et le témoignage.
Lors de la prise de vue j’instaure mon rituel, support le plus important pour « réussir » ce portrait. Le réaliser est un acte magique. Ceci est primordial dans mon travail et les gens que je sollicite le ressentent profondément. C’est pour cela que le choix de cette camera est essentiel. Le grand format autorise la mise en place d’une expérience magique par ses possibilités de construction et son esthétique spécifique, d’une relation indicible avec la personne photographiée. On ne fait pas les mêmes photos avec une camera 4×5 inch qu’avec une camera 24×36. Je suis très attaché à la cérémonie que je crée, elle est le creuset, l’athanor de mon travail.
Pour commencer, ma compagne-assistante Nicole et moi prenons un certain délai pour mon installation. Nous nous asseyons, nous regardons ce qu’il se passe, nous acceptons la curiosité des villageois tout comme eux acceptent la nôtre. Nous commençons à bavarder pour expliquer le travail que nous allons faire, parler du village, de ses habitants, des enfants, des animaux. Puis il y a la rencontre. Le choix de mes sujets dépend de leur activité et de la force de leur présence par laquelle je sens qu’eux aussi m’ont choisi. Enfin, est déterminé le cadre dans lequel ils se sont eux-mêmes placés ou celui dans lequel je vais les installer. Ce choix fixe aussi la relation que je vais instaurer avec eux. Ce n’est pas toujours aisé car il y a la barrière linguistique, et même si un interprète favorise le dialogue il me revient de créer une connivence avec le sujet choisi. Celle-ci est déterminante dans le résultat à venir.
Je tiens compte du fait que la plupart des gens photographiés ignorent ce qu’est la photographie et son processus. Je pose la camera sur son trépied, je prépare un cadre sous mon voile, (en grand format l’image se construit sur un verre dépoli). Il est important que les villageois voient mon étrange outil de travail. Le dialogue s’instaure auprès d’une ou plusieurs personnes, palabres compliquées, explications par gestes avec les futurs sujets, démonstrations de ce que je vois dans la camera, cadeaux d’arachides ou de fruits, partage d’un repas avec le chef du village. Quand le contact est bien établi, que la curiosité est vive, je peux commencer mes portraits. Il est primordial de ne pas se presser, de prendre le temps de faire. Le temps des Surma et des Mursi et d’une façon générale des africains n’est pas le temps des européens. Ce cérémonial peut durer entre trente minutes et plusieurs heures. L’individu choisi est partie prenante, il s’installe devant l’appareil photo. Je lui demande de fixer l’objectif, je lui fais expliquer que cet objectif devient mon œil. Après avoir fait la mise au point et procédé aux réglages techniques, je me positionne à côté de la camera tout en maintenant une certaine tension psychologique entre le sujet et moi par le regard et mon attitude. C’est là qu’intervient la magie : pour des raisons techniques que je me suis appropriées, toutes les photographies sont prises à basses vitesses, de la seconde au 1/10e de seconde, ces vitesses humaines qui saisissent une respiration, un battement de cœur. Alors je déclenche l’obturateur. La personne photographiée entend celui-ci, le voit s’ouvrir et se fermer, elle a conscience que je capte son image. Je suis toujours ému de ressentir cet instant privilégié que les sujets ressentent également. Puis je développe le film et je sépare le négatif du positif. Nicole demande alors à cette personne son nom, ainsi que son activité qu’elle note en indiquant le lieu, la date, et les éventuelles anecdotes, souvent cocasses, liées à ces instants malgré leurs solennités. De mon côté je trempe le négatif dans un seau qui contient une chimie liquide qui va le fixer. Souvent je sollicite les enfants présents comme « assistants », ce dont ils sont fiers et les amuse beaucoup. Je donne le positif à Nicole qui le laque avec un coton imprégné de fixateur. Elle attend que l’image soit sèche et elle la restitue alors au sujet, c’est un geste qui prolonge le partage émotionnel. Cette restitution, cet échange matérialise le non-dit de la rencontre. C’est la fin du rituel. « J’ai pris ta photo, je te donne ton image ».
Gilles Perrin